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 Le papyrus de Derveni renaît de ses cendres

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Rick



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MessageSujet: Le papyrus de Derveni renaît de ses cendres   Ven 13 Juin - 22:38

Le papyrus de Derveni renaît de ses cendres




MYSTERE. Retrouvé carbonisé, le plus vieux manuscrit d'Europe était resté largement illisible. Grâce à une technique développée par la NASA pour sonder l'Univers, des chercheurs ont réussi à déchiffrer ses passages les plus obscurs






Etienne Dubuis
Mercredi 28 juin 2006

Le cas paraissait désespéré. Si une partie du papyrus avait pu être patiemment déchiffrée, une autre, formée de centaines de petits morceaux carbonisés, était trop noire pour laisser transparaître, à l'œil nu ou au microscope, la moindre trace d'écriture. Au point que la majorité des spécialistes la considérait comme indéchiffrable à tout jamais. La mort dans l'âme. Ce texte n'était-il pas le plus ancien manuscrit découvert jusqu'ici en Occident? Et n'apportait-il pas un éclairage précieux sur une religion antique disparue, la tradition orphique, sur laquelle les sources restent trop peu nombreuses? Or, ce printemps, le miracle a eu lieu. L'obscurité a révélé son secret.

L'histoire commence en 1962 à Derveni, un champ de fouilles du nord de la Grèce, à quelques kilomètres de Thessalonique. Des archéologues ont alors l'immense surprise de découvrir un rouleau de papyrus près de la tombe d'un riche Macédonien. Immense surprise parce que ce type d'objets, qui résiste parfaitement dans des pays de désert comme l'Egypte ou l'Irak, ne supporte pas le climat du sud de l'Europe. Trop humide. Sous de telles latitudes, ces documents pourrissent, se décomposent, disparaissent. Celui de Derveni fait exception pour une raison paradoxale: il a été brûlé avec son propriétaire et ses cendres se sont avérées plus résistantes que sa matière d'origine.

Mais ce même feu qui a sauvé le papyrus des ravages du temps l'a rendu illisible. Alors qu'une moitié du rouleau a purement et simplement disparu, la partie restante n'est plus qu'une collection de confettis sombres. A première vue, rien ne peut en être tiré. Mais en regardant bien, des caractères apparaissent vaguement sur certains morceaux, des caractères qui forment parfois des lignes que l'infinie patience des archéologues parvient de temps en temps à rassembler sur des colonnes, 26 en tout. Qui révèlent un texte du plus haut intérêt.

L'ouvrage constitue un long commentaire – enrichi de citations – de pratiques et de vers orphiques. Il apporte un éclairage rare sur une tradition religieuse minoritaire qui s'est opposée dans l'Antiquité grecque au culte des dieux olympiens décrits par Homère et Hésiode. Partant de son fondateur mythique, Orphée, descendu aux enfers pour en ramener sa femme, Eurydice, elle se veut une initiation aux mystères de l'au-delà. Et se révèle des plus subversive, en affirmant que l'homme descend du corps des Titans foudroyés par Zeus après avoir ingéré Dionysos, et donc d'une suie composée partiellement de matière divine. Attentifs à certains traits de sa doctrine, notamment un penchant marqué pour le monothéisme, certains historiens voient aujourd'hui en elle un ancêtre du christianisme. Ou, pour le moins, un de ces cultes qui lui ont préparé la voie.

L'auteur anonyme du papyrus de Derveni éclaire cette tradition de manière originale. «(Il) reproche à ses contemporains une compréhension trop littérale des rites et textes sacrés», écrit l'historienne française Fabienne Jourdan, dans un ouvrage consacré au document. Estimant que «cette incapacité à pénétrer leur sens profond les conduit inéluctablement à un défaut de croyance», il se propose d'en donner la bonne interprétation. Pour lui, «Orphée encode une cosmogonie sous la théogonie». En d'autres mots, le héros raconte le mythe de la naissance des dieux pour mieux décrire, en fait, la genèse de l'univers. Son discours a un double sens, pour ceux qui sont capables de comprendre. Mystères et Révélation.

Passionnant. Hélas! Le papyrus de Derveni a conservé depuis sa découverte une grande partie de ses secrets. «Eternuez devant lui et il part en poussière», explique Paul Schubert, professeur de langue et littérature grecques à l'Université de Genève. Il a fallu à l'époque toute l'expérience et la dextérité du conservateur de la Bibliothèque nationale de Vienne, Anton Fackelmann, pour dévider ses deux rouleaux sans le réduire instantanément en poussière et pour commencer à reconstituer le puzzle. Depuis, les innombrables pièces dorment, entre des plaques de verre, dans un coffre du Musée d'archéologie de Thessalonique. Et n'en sortent plus. Le texte qui a circulé ces quarante dernières années dans le milieu des chercheurs n'est rien d'autre qu'une version piratée.

Coup de théâtre: une initiative américaine vient de débloquer la situation. La Brigham Young University de Provo, dans l'Utah, a eu l'idée d'adapter à la lecture de textes anciens réputés illisibles une technique développée par la NASA pour déchiffrer les profondeurs de l'Univers: l'imagerie multispectrale, qui balaie la gamme des couleurs avec une précision infiniment plus grande que l'œil ou la prise de vue classique. D'où la possibilité de découvrir des nuances infimes de ton. De noir sur du noir, par exemple.

Enthousiasmées par la perspective de décrypter enfin les morceaux les plus carbonisés du papyrus de Derveni, les autorités grecques ont décidé de rouvrir la malle au trésor. Elles ont invité deux chercheurs de renommée internationale, un professeur de philosophie de l'Université de Patras, Apostolos Pierris, et un papyrologue de l'Université d'Oxford, Dirk Obbink, à venir tenter l'expérience à Thessalonique. «Il s'est agi d'un moment extraordinaire, se souvient le second. Il avait été donné jusqu'ici à une ou deux personnes seulement de contempler ce document exceptionnel. Et il s'est retrouvé un jour là, sous nos yeux.»

Les deux hommes ont passé deux semaines en mars et trois en avril 2006 au chevet du document. Sous leur autorité, une équipe de la Brigham Young University a photographié les miettes du papyrus sous toutes leurs coutures, et ce dans un double espoir: disposer de morceaux assez solides et maniables pour reconstituer une plus grande partie du puzzle; et découvrir sous certaines longueurs d'onde des nuances de noir suffisamment nettes pour lire... l'illisible. Un bon mois plus tard, Dirk Obbink triomphe. Les deux buts, jure-t-il, ont été atteints. Et un troisième s'apprête à l'être: la publication du document sur Internet. Encore deux ou trois mois et, cet été encore, les Occidentaux pourront enfin découvrir dans sa version originale le premier livre connu de leur longue histoire.

Le Papyrus de Derveni,

traduit et présenté par Fabienne Jourdan, édit. Les Belles Lettres, Paris, 2003.

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